La blogueuse

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Confidences et réflexions d'une généalogiste passionnée par l'histoire des individus, de leur famille et de leur époque

mercredi 11 mai 2016

L'industrie des nourrices

Il y a quelques jours le musée des nourrices et des enfants de l'assistance publique a ouvert ses portes à Alligny-en-Morvan. Le docteur Monot, le grand-père maternel de ma grand-mère maternelle, maire de Montsauche fût un acteur essentiel dans la réglementation de l'industrie des nourrices et un hommage lui est rendu dans ce musée.



Dans les débuts de ce blog, je consacrai moi-même un article à ce personnage respectable et respecté, qui a marqué autant les membres de sa famille que les personnes de sa région.

J'avais envie aujourd'hui de réactualiser ce billet qui dont la première version date de février 2011.
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Si selon le proverbe bourguignon, "du Morvan ne viennent ni bons vents, ni bonnes gens", la rencontre avec le docteur Charles Monot contredit ce funeste adage.


crédit photo : jourda-dardaud

Né à Moux en 1830, il tient sa vocation de médecin de ses grand-père et arrière-grand-père, du côté maternel, tous deux chirurgiens.

Après des études à la faculté de médecine de Paris, il revient s'installer dans son Morvan natal, d'abord à Moux, puis à Montsauche. Il se marie avec une jeune fille dont la famille est également originaire de la région depuis de nombreuses générations : de cette union naîtront quatre enfants, deux filles, dans un premier temps, puis un fils qui ne vivra que quelques heures, puis à nouveau une fille.



crédit photo : Jourda Dardaud

Homme de son temps, doté d'une conscience politique et s’intéressant à la chose publique, il va s'impliquer dans la vie de sa commune et de sa région. Il est élu maire de Montsauche.




L'homme décrit par ses contemporains comme bon et charitable, va s'illustrer dans le combat qu’il va mener contre la mortalité infantile qui sévit alors dans la région, et militer pour une réglementation de l'industrie des nourrices.

Dès le 18ème siècle, la pratique dans les familles aisées de faire nourrir les nouveaux nés avec le lait d'une autre femme se généralise. Les morvandelles ont toujours eu la réputation, justifiée, d'être d'excellentes nourrices ; leur lait était sain et abondant. C'est l’une des raisons pour laquelle le métier de nourrice a toujours été exercé en Morvan.  Le recours aux nourrices morvandelles dès le début du second empire devient un véritable phénomène de société.

Deux professions se dessinent : les nourrices sur lieu et les nourrices sur place.

Les nourrices sur lieu

Les femmes qui venaient d'accoucher quittaient leur foyer, quelques semaines après la venue au monde leur enfant, pour aller vendre leur lait en élevant au sein des enfants de la bourgeoisie parisienne.

La nourrice, était considérée comme une domestique de haut rang : lui incombait la charge, non seulement de nourrir le petit de la famille, mais aussi de le soigner, de le présenter. De part son rôle, elle est particulièrement bien traitée : bon salaire, belle tenues, bonne nourriture.  Certaines vont se retrouver dans des familles prestigieuses et vont découvrir un mode de vie très éloigné de leur condition modeste, ainsi cette native d’Ouroux-en-Morvan, qui suivit la famille Andrassy jusqu’en Hongrie .

De fait, elles deviennent aussi un incroyable facteur de développement de la région : quand elles sont de retour chez elles, elles rapportent, non seulement une paye conséquente qui va permettre de moderniser les habitations rustiques et parfois insalubres, on les appellera alors des "maisons de lait", mais également importer les us et coutumes en vigueur alors dans la capitale, surtout en matière d'hygiène.

Cette émancipation des femmes, comme souvent facteur de progrès, ne sera pas sans causer quelques problèmes, notamment chez leur morvandiau de mari, qui ne verra pas toujours d'un très bon oeil tous ces changements. Leur statut de mâle dominant est alors remis en cause ; leurs femmes sont plus éduquées, gagnent plus d'argent, et repartent en ville dès qu'elles le peuvent, c'est à dire dès la venue au monde d'un nouvel enfant. Et justement, là se pose le problème de ce nouveau né, qui se doit d'être sevré très rapidement, afin que sa mère puisse partir vendre son précieux lait à Paris. Beaucoup de mortalité chez ces enfants, sevrés parfois trop tôt, confiés au reste de la famille et nourri au biberon de l'époque, c'est à dire avec un lait de vache pas adapté aux bébés, dans des flacons à l'hygiène douteuse.

Les nourrices sur place ou l'industrie des enfants assistés.

Ces femmes accueillaient pour les nourrir les nouveaux nés abandonnés à l'assistance publique de Paris. Elles "montaient" à la capitale, chercher les enfants et les "redescendaient"  chez elles. Ces enfants que l'on nomme "Les petits Paris" restaient généralement à vie dans la famille où ils étaient traités comme membre à part entière.

Cependant la mortalité chez ces enfants était très élevée : dans son étude le Docteur Monot évalue qu'entre 1858 et 1869,  33% des enfants placés meurent entre 8 jours et trois mois après leur arrivée dans leur famille d'accueil. De nombreuses raisons sont identifiées : le sevrage trop rapide, les conditions de transports, les mauvaises conditions d'hygiène, les mauvais traitements dont certains enfants sont victimes, les trafics d'enfants mis en place par des personnes mal intentionnées, l'absence de tout contrôle sur les nourrices. 

Jules Renard, originaire de la Nièvre, dresse dans son journal un portrait plutôt terrifiant d'une nourrice rencontrée lors d'un voyage en train :


"NOURRICES
(20 août 1901) Rentré à Chaumot après voyages au Breuil et à Bussang.
L'énorme nourrice qui sentait Château-Chinon à plein nez. Je me ratatinais
dans mon coin, mais la chair croulait, et je sentais à la cuisse une chaleur grasse et écoeurante. Elle était assise, genoux écartés, les mains aux ongles noirs sur les genoux. Elle dormait bouche ouverte. Je remuais brusquement. Elle s'éveillait et tâchait de relever ses graisses, mais tout retombait. Entre sa cuisse et la mienne je glissais des journaux. Ça me tenait encore plus chaud, mais j'étais moins écoeuré.
La "meneuse" avec ses trois femmes. Air rusé, presque distingué, de femme maigre qui ne craint pas les voyages, une dame qui se sait supérieure aux trois pauvres vaches à lait qu'elle emmène à Paris. A côté d'elles, sa boîte carré en bois verni avec la plaque de cuivre : "Service de l'assistance publique".




Devant cet état de fait, le docteur Monot va proposer dès 1865 de légiférer sur la question de l'industrie des nourrices et la protection infantile. Mais c'est en 1874 que le docteur Roussel, fera voter une loi visant l'encadrement de cette industrie particulière en fixant une limite d'âge à l'exercice du métier, en établissant des contrôles plus stricts impliquant à la fois les autorités de l'Etat et celles du département.

Pour aller plus loin : http://www.liberation.fr/societe/0101616240-un-morvan-tres-nourrissant ainsi que toute une littérature sur le sujet, et de nombreux sites internet sur le Morvan qui retracent l'épopée de ces nourrices et l'impact sur la région.

Quant au docteur Monot, il demeure une figure de Montsauche et au delà, du Morvan, homme de bien, attentif à ses concitoyens et à ses patients. Au moment de son décès en 1914, les hommages les plus vibrants lui ont été rendus. C'est non seulement le portrait d'un homme charitable, rempli de compassion et emprunt d'une très grande humanité qui se dessine, mais surtout d'un médecin dévoué corps et âme à son métier qu'il exerça comme un sacerdoce.

Discours du Docteur Nolot, prononcé aux obsèques du Docteur Monot, célébrées
le lundi16 février 1914, et retranscrit dans le bulletin paroissial.











lundi 18 janvier 2016

Hommage

C'était le premier lecteur de mon blog. Mon père s'est éteint soudainement et brutalement le samedi 19 décembre. Il avait 77 ans. C'est une date qu'il me faudra ajouter dans l'arbre généalogique, cet arbre que je lui faisais découvrir recherche après recherche, branche par branche. S'il connaissait relativement bien l'histoire de sa famille maternelle, en revanche il y avait de nombreuses zones d'ombre du côté de son père disparu alors qu'il n'était qu'un jeune adolescent. Il aimait que je partage l'histoire de ce père militaire, que je parle de ceux qui étaient là avant lui. C'est lui qui m'a donné le goût des histoires de famille et l'envie d'en savoir davantage.

Il a passé sa vie professionnelle commencée très tôt dans les chambres noires des labos photos. Il développait et tirait des photos de baptême, de mariage, de communion, chez un photographe - artisan qui avait sa boutique à Bourges.

©Jourda
Puis il a rencontré ma mère qui passait tous les jours devant la boutique pour se rendre à son travail : elle était infirmière et mon père attendait son passage quotidien en faisant les vitres de la boutique: durant cette période la vitrine n'a jamais été aussi propre... Et puis ils ont fait connaissance et ma mère a fêté ses 20 ans. Puis mon père est parti faire son service militaire et a été envoyé en Algérie. 24 mois de séparation pendant lesquels ils se sont écrits tous les jours. Puis mon père est rentré, puis ils se sont mariés à la mairie de Bourges, et dans cette église de Lormes où ses parents s'étaient mariés avant lui, où il avait été baptisé, et où s'est déroulée la cérémonie de ses funérailles : les trois temps marquant de la vie si chers aux généalogistes ... 

Autre temps fort des généalogistes, l'arrivée des enfants, ma soeur Isabelle d'abord, née à Vierzon où ma mère travaillait à l'hopital, puis mon frère Frédéric et moi quelques années plus tard à Paris, où mes parents avaient emménagé. Mon père venait d'être embauché dans un grand laboratoire pour photographes professionnels. Son fondateur, Pierre Gassmann, l'avait accueilli avec bienveillance et avait entrepris sa formation, avec patience et intelligence.

Il est ainsi devenu tireur pour les plus grands photographes :parmi lequels Henri Cartier-Bresson, Josef Koudelka, Gisele Freund, Raymond Depardon, Sebastiao Salgado . Il était l'homme de l'ombre et avait le privilège de découvrir l'image, avant même le photographe. 

©Jourda
Cette passion de l'image lui était venue de son enfance où il avait touvé des plaques argentiques dans le grenier de la maison de sa grand mère ; en les inclinant à la lumière, l'image apparaissait. La magie d'un instant sans cesse renouvellée à chaque photo tirée. Il avait aussi fait sa première expèrience de photographe en utilisant l'appareil de sa mère, à son insu  ; la lumière passant à travers le voile d'une fenêtre et dessinant des ombres sur le mur, voila qui était trop tentant pour son oeil aiguisé. Il s'était fait grondé de sa hardiesse et surtout d'avoir gaché de la pellicule... il n'en demeure pas moins que cette photo est restée, presque comme un acte fondateur.

Dans un premier temps, il travaillait à deux pas du cimetière du Montparnasse qu'il traversait quotidiennement pour se rendre de leur minuscule appartement de la rue Raymond Losserand jusqu'à son labo. C'est d'ailleurs dans ces allées que j'ai été bercée et promenée les premiers mois de mon existence ; de la mon goût pour la généalogie c'est probable . Passionné par son métier, il a transmis à mon frère cet œil aiguisé qui peut faire la différence entre deux nuances de gris que l'oeil profane voit identique. Il marche sur ses pas depuis bientôt trente ans.

C'était un contemplatif, un voyageur immobile qui trouvait son bonheur dans les images que lui apportaient les photographes qui eux étaient allés les chercher à l'autre bout du monde. Mon père les accueillait avec curiosité, je dirai presque avec gourmandise, savourant à l'avance le voyage qu'il allait entreprendre du fond de son laboratoire. Il était autant passionné par l'image que par l'histoire qui allait avec. Cela le contentait ; le voyage mobile était sa hantise, la foule son repoussoir ultime. 

Il disparait au moment où sa profession-passion tend à disparaitre également, l'argentique n'étant plus que l'apanage de certains photographes devenus minoritaires. 

Désormais il faudra que je fasse sans ce coup de fil qui arrivait quelques heures après la parution de l'article sur le blog et qui me remplissait de fierté, me donnait confiance en mes capacités à effectuer ces recherches. A mon tour, je lui apportais des images et des histoires, ce qui entretenait sa curiosité intellectuelle. Après avoir longtemps cherché, j'avais enfin trouvé le moyen d'entrer dans son monde, et une partie de son univers est devenu mien,

Il est maintenant dans le monde des invisibles et repose dans le cimetière de Lormes, où reposent déjà une grande partie de ses ancêtres. Comme mon père avait déclaré ma naissance, il y a 44 ans, c'est moi qui ai tenu à déclarer son décès à la mairie du treizième arrondissement de Paris. A coté de mon nom de jeune fille, qui est par conséquent le nom de mon père, ma profession de généalogiste témoigne que le flambeau a été transmis, que son histoire familiale et profesionnelle est entre de bonnes mains et qu'elle parviendra à sa descendance actuelle et à venir.







lundi 12 octobre 2015

La généalogie et le temps

Suite à mon dernier billet et mon envie de remettre en avant mes anciennes publications, voici une réflexion sur le rapport entre le temps et la généalogie. A la relecture, je le trouve toujours pertinent et pafaitement révélateur de l'état d'esprit du moment.
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Eloignée de mon blog par une activité professionnelle  particulièrement chronophage mais passionnante, j'ai pris conscience que le temps est LA question centrale de la généalogie et que tout notre travail s'articule autour.
J'ai voulu alors mener plus avant cette réflexion sur cette révélation qui s'imposait à moi.

On peut opérer une véritable distinction entre le temps qui passe (souvent trop vite) et le temps passé. Ce temps historique que l'on remonte est immuable, il bouge peu à l'inverse du temps qui est nécessaire pour l'explorer. Et c'est la à mon sens tout le paradoxe du chercheur d'ancêtres : la matière que l'on travaille est vivante, elle n'est pas figée, et chaque jour qui passe sédimente les informations et les données de la veille.

Me voilà à considérer mon travail de généalogiste non seulement comme pilote d'une machine à remonter le temps, mais également comme mineur munie d'une pioche qui va s'attaquer à extraire de la montagne temps, toutes les infos qui s'y trouvent. La métaphore est aisée mais illustre une réalité qui soumet parfois à rude épreuve notre patience et notre persévérance.

The time machine

J'envisage le temps passé comme une montagne d'un seul bloc, mais parcouru par des galeries que l'on emprunte, dans lesquelles le rythme de progression varie : rapide si on a la chance de tomber sur un filon, sur une veine. Ainsi ces ancêtres qui sur deux siècles n'ont jamais quitté leur village où les registres ont été conservés dans de bonnes conditions, numérisés avec soin et rendus librement consultables au moyen d'un logiciel performant qui en permet une lecture aisée et une copie facilitée. Vision idyllique des recherches, cas exceptionnels, car généralement la réalité est tout autre.

Il y a les galeries dans lesquelles on progresse lentement, pelletée après pelletée, mais parfois, la roche est dure et ne s'ouvre pas malgré les coups de pioche. On butte sur des questions sans réponse notamment lorsqu'on rencontre des enfants abandonnés, confiés aux soins de l'assistance publique. Si on est dans une période relativement récente, on peut trouver les dossiers d'abandon, les lettres éventuelles, les familles. Parfois la galerie s'est effondrée et il ne reste rien des travaux accomplis : registres détruits par le feu, rongé par les souris ou par l'humidité. Reste alors une énorme frustration.

Et puis il y a les sondes que l'on effectue là ou là, et dont on attend un résultat, une réponse.
C'est alors le temps de l'attente qui commence, et même si on en profite pour explorer des galeries annexes, moins importantes, moins significatives, on reste en suspend, la pioche à la main à attendre. Ce temps là ne nous appartient plus, nous sommes tributaires, d'une réponse, d'un courrier. Même une réponse négative est une réponse. On est en attente. Et ce n'est pas une position confortable.

Harold Lloyd

Et puis il y a encore un autre aspect du temps en généalogie, c'est le temps de la vie, les étapes invariables, plus au moins espacées que l'on retrouve au gré des registres et des archives. Ce sont des véritables  marqueurs temporels : les actes de naissance et de baptêmes, les actes et les contrats de mariage, les divorces, les décès et sépultures, les déclarations de succession, auxquels viennent s'ajouter les papiers de famille. Ces cycles qui marquent une vie et que l'on retrouve génération après génération, nous renvoient tel un miroir les étapes de notre propre vie.




©Anne Jourda-Dardaud