La blogueuse

La blogueuse
Confidences et réflexions d'une généalogiste passionnée par l'histoire des individus, de leur famille et de leur époque

samedi 10 décembre 2011

La mémoire des sens (2/5)

Les souvenirs d'un nez

Parfum Salvador Dali

C'est le sens primitif et animal par excellence, le premier qui se met en place chez le foetus et s'active dès la naissance ; c'est le sens de la reconnaissance chez les mammifères mais c'est avant tout le sens qui est le plus lié à l'affectif, aux émotions. Sentir et ressentir...

Véritables sésames immatériels, les odeurs et les parfums nous ouvrent les portes du réservoir de nos souvenirs, souvent les plus lointains, les plus enfouis.

Rien n'étant plus abstrait qu'une odeur, décrire un parfum c'est déjà faire appel à ce que notre mémoire a enregistré comme parfum simple, puis qu'elle a catalogué et identifié sous une étiquette. Comment "expliquer" le parfum de la lavande à quelqu'un qui n'en aurait jamais humé ?

En revanche, on peut décrire un parfum plus complexe en associant le souvenir de plusieurs fragrances. Mais, là encore, chaque interprétation est personnelle : de même que tout le monde ne ressent pas la même émotion, tout le monde ne perçoit pas la même odeur.

©Anne Jourda Dardaud


J'aime à penser quand j'entre dans une église ou une chapelle que l'odeur qui s'en dégage n'a pas changé depuis des décennies, peut-être même depuis des siècles  ; quand je me promène physiquement dans ma généalogie, en visitant les lieux où mes ancêtres ont vécu, se sont mariés et sont décédés, j'aime me rendre à l'église et dans cet espace sacré, me dire que les odeurs de bois ciré, de pierre, d'humidité, de poussière pour les édifices les moins entretenus, de restes d'encens, de bougies et de cierges qui m'assaillent dès la porte franchie, sont les mêmes qui accompagnaient mes aïeux ; c'est le parfum du passé ; c'est aussi quelque chose que je peux partager avec eux : le temps a passé mais les parfums sont restés, comme un témoignage de leur existence. C'est un lien qui tel un fil d'Ariane permet de remonter loin et d'entrer en empathie avec des ascendants ayant vécu dans ces temps reculés...

©Anne Jourda Dardaud

Les odeurs d'une vieille maison de famille où plusieurs générations se sont succédé produit le même effet ; lorsque, le printemps revenu on réouvre une maison de campagne, fermée tout l'hiver, on ouvre également un pan de l'histoire familiale : le parfum des fantômes. Pour avoir interrogé les occupants de cette maison du début du siècle dernier, du temps de leur vivant, chacun m'assurait que l'odeur particulière du couloir du premier étage était inchangée depuis leur propre enfance... C'est le point commun entre leur enfance et la mienne, près de soixante-dix ans après. Et parfois, dans d'autres lieux, il m'arrive de sentir cette odeur si particulière. L'effet est alors automatique : je me retrouve harponnée et littéralement projetée dans cette maison si chère à mon coeur parmi ces chers disparus...


©Anne Jourda Dardaud

Mais les odeurs et les parfums ne sont pas seulement des révélateurs des lieux du passé : ils convoquent automatiquement les personnes, qu'elles soient toujours de ce monde ou non.

Rien ne rappelle autant une personne que son parfum ; véritable incarnation du souvenir , trace olfactive, indélébile qui impose la présence d'une personne malgré elle et malgré nous.
C'est ce que je trouve admirable chez les parfumeurs : ils vendent de la mémoire en bouteille.


Voici le parfum de ma grand-mère. Ouvrir un flacon de cette eau de Cologne, c'est comme frotter la lampe d'Aladin : à l'instar du génie, elle apparaît automatiquement. La mention "extra-vieille" figurant sous le nom de son créateur lui seyait parfaitement, mieux, elle l'incarnait. 

J'aime l'odeur de mes enfants, celle qu'ils dégagent quand ils sont avec moi mais qui est parasitée par d'autres odeurs en fonction des endroits où ils se rendent : à l'école notamment. Leurs vêtements sont imprégnés de ces effluves typiques des lieux de vie en communauté, mélange de détergent, de désinfectant, qui laisse cette impression de ni propre, ni sale, et qui me renvoie instantanément dans ma propre école ; les premiers temps de leur scolarisation, j'en avais des crampes d'estomac !

_________________________________________________________

Agréables ou nauséabondes, les odeurs imprègnent notre mémoire, c'est une aide à la fabrication des souvenirs et un support à leur restitution. 

Philippe Delerm dans son recueil "La Première Gorgée de bière" décrit à merveille l'odeur des pommes entreposées dans un cellier et les souvenirs qui y sont liés.


Quant à Patrick Süskind, il se livre à une terrible démonstration de la connexion intime entre les parfums et les sentiments  : selon lui, une personne sans odeur ne peut être aimée.


________________________________________________________________

Et vous ? Quels sont vos souvenirs olfactifs ? Quels sont les parfums qui réveillent votre mémoire ?





6 commentaires:

  1. C'est un très bel article, auquel je vais faire écho. En vrac et dans le désordre,l'encre, le lilas, l'eau de cologne Mont Saint Michel, le mustela, Shalimar et aussi la pommade Vicks.
    Merci !!!!

    RépondreSupprimer
  2. Je partage Shalimar, le parfum de ma mère, la pommade Vicks et le mustela, l'Odeur avec un O majuscule des bébés !

    RépondreSupprimer
  3. Ma mamie sentait bon la même Eau de Cologne !!! Et ma maman portait aussi Shalimar, durant mon adolescence ! Ahhh, le fumet enivrant du cigare de papa après la blanquette de veau dominicale... Sans oublier l'odeur de l'herbe fraîchement tondue qui me rappelle avec nostalgie ma maison de campagne ! Merci Anne, pour cet article si bien senti !

    RépondreSupprimer
  4. Je me souviens, lorsque j'ouvre une nouvelle boîte de Ricoré, d'être à Coublanc le matin, l'été, me réveillant doucement. Je me souviens, lorsque je sens l'odeur d'une gitane, de mon père qui fumait le matin dans la salle de bain en cirant ses chaussures. Je me souviens, lorsque je sens un certain parfum - que je n'ai jamais pu identifié - du dortoir de 40 gamins dans lequel je dormais quand j'étais interne au collège chez les jésuites. Ce parfum était celui du surveillant qui nous réveillait tous les matins et qui devait se parfumer avant d'entrer dans le dortoir ! Je me souviens, lorsque je sens l'odeur d'un bouquet de Lys, d'événements moins heureux... Je me souviens enfin, lorsque je sens le parfum CK One, de l'appartement de mon épouse à Bruxelles quand je l'ai rencontrée...

    RépondreSupprimer
  5. Très bel article, un des plus beaux je pense...

    RépondreSupprimer
  6. Cheminant dans le labyrinthe des blogs je découvre ce billet qui fait écho à celui publié il y a quelques jours. J'aime bien l'idée du parfum qui convoque .

    RépondreSupprimer